Mélanie Déchalotte dans la gueule du Lyon . [Durée de lecture : 12 minutes]

Rencontre dans un grand hôpital privé de Lyon entre la journaliste Mélanie Déchalotte et le corps médical. Le débat porte sur les violences obstétricales et gynécologiques. La discussion n'est pas encore ouverte mais la tension est palpable dans l'audience... Retour sur cette après-midi où la parole des femmes a eu bien du mal à se faire entendre !

 

13H30, le débat s'ouvre avec l'intervention du Dr. S. grand chirurgien, gynécologue et obstétricien. Dès lors, le vocabulaire employé est très théorique, il nous annonce son intention d'aborder les thèmes de l'incertitude médicale, de la décision partagée et de l'influence dogmatique sur la liberté du choix des femmes. Sans oublier de rappeler, avec une certaine nonchalance, que les établissements médicaux français répondent à des critères de certification de bien-traitance.  Je m'enfonce un peu plus dans mon siège, ça risque d'être long !

 

Auteure du livre "Le livre noir de la gynécologie", Mélanie Déchalotte prend la parole avec un aplomb que je salue, elle n'est clairement pas en terrain conquis. Son introduction rappelle l'intime conviction que beaucoup d'entre nous ont : le suivi gynécologique reste quelque chose de particulier dans la vie d'une femme. Elle évoque la recherche, parfois désespérée, du "bon gynéco", cette adresse de professionnel bienveillant que l'on va se refiler sous le manteau sans vraiment oser en parler plus que ça, de peur qu'il ne devienne un peu trop connu... Elle le rappelle à la première personne, elle même témoin à deux reprises de maltraitance gynécologique : "oui, la soumission de la patiente envers le pouvoir médical existe et le mépris de la douleur y est encore plus fort que dans les autres disciplines médicales."

S'en suit l'explication de sa méthodologie de travail concernant le recueil des témoignages des victimes présentées dans son livre. Elle rappelle l'existence du hashtag #payetonuterus, du groupe Facebook SIVO (Stop à l'Impunité des Violences Obstétricales) ainsi que de l'association CIANE qui ont été des supports nécessaires et importants au cours de  son enquête qui a duré plus d'un an.

Elle conclut son introduction sur la nécessité d'ouvrir la porte au dialogue afin de briser le tabou des violences obstétricales en rappelant que les femmes parlent entre-elles de ce qu'elles subissent depuis déjà bien longtemps. Le sujet des violences obstétricales fait débat aujourd'hui, mais les corps des femmes sont meurtris depuis des années... La différence étant, qu'avec internet et notamment les réseaux sociaux, cette parole est actuellement partagée à grande échelle et elle arrive enfin aux oreilles de ceux qui ne souhaitaient pas forcément l'entendre !

 

Le Dr. S. aborde alors l'incertitude médicale, avec humour et légèreté, ce qui a franchement le don de me laisser pantoise. Il rappelle à l'audience que le raisonnement des médecins est basé sur trois méthodes : l'automatisme de pensée, l'expérience personnelle et le raisonnement rationnel. Mais il l'admet avec un petit haussement d'épaules : " Parfois, les médecins dérapent !"  

S'en suit, ce qui pour moi est un "gros *outage de gueule" avec la diffusion d'un Powerpoint illustré d'images plus grotesques les unes que les autres. Entre images sanglantes et massacre à la tronçonneuse, je prends sur moi pour rester attentive à ses explications thématiques et théoriques, mais son ton empli de condescendance est assez difficile à supporter.

L'argumentaire du Dr.S. tourne autour d'un vocabulaire extrêmement technique avec l'emploi de mots tels que : dystocie des épaules, détroit supérieur, hémorragie de Benckiser, pelvimétrie...  Sans oublier son insistance sur le fait que le personnel médical subit une pression professionnelle intense, que les assurances les somment d'exercer leur profession dans un cadre de plus en plus étroit. Il évoque la gestion du risque en obstétrique, son calcul probabiliste, les situations complexes, la multiplicité d'acteurs ainsi que les situations d'urgence.

Il conclura son intervention par la nécessité d'accepter le fait que "tous les médecins ne sont pas d'accord"...et je pense intérieurement "ça fait une belle jambe aux victimes !"

 

Ambiance électrique, je suis suspendue aux lèvres de Mélanie Déchalotte. Elle reprend la parole avec un aplomb incroyable, narguant presque les "jolies images" du diaporama présenté juste avant son intervention : "Bien sûr qu'il y a des gestes violents qui sauvent la vie mais ce n'est pas en employant la rhétorique de la peur que le message se fera entendre !"

C'est un fait et elle le rappelle : 80% des épisiotomies sont réalisées sans consentement et sans informations vis à vis de la patiente. (Brouhaha dans l'audience). 33% des primipares subissent une expression abdominale alors que c'est un acte prohibé ! La journaliste évoque le cas d'une victime de l'expression abdominale dont le bébé est né violemment, abimant énormément son périnée avec nécessité de chirurgie réparatrice. De nouveau l'audience exulte : une femme déclare "l'expression abdominale n'abime pas le périnée !" , au fond de la salle, une voix d'homme s'exclame "parce qu'elle ne voulait pas d'épisio, elle a eu le cul explosé !" ... Je bondis sur ma chaise, comment ose-t-il ?

 

Le Dr. S. reprend la parole en s'appuyant sur le fait que "culturellement, les études de médecine ne forment pas un mode de réflexion fondé sur le doute" et que le personnel médical possède une légitimité de prise de décision notamment basée sur la récurrence de son exercice et son expertise "in vivo". Vient alors le sujet de la loi Kouchner du 4 mars 2002 qui remet le patient au centre des préoccupations et de la discussion. On parle de jurisprudence, d'obligation juridique d'information. Il rappelle la demande du Conseil de l'Ordre qui revendique la nécessité de donner au patient une information loyale, claire, appropriée et exhaustive. Le cas des expertises vient troubler le sujet, le docteur insiste longuement sur les rapports de force existant entre les professionnels de santé, les experts judiciaires, l'administration, l'assureur, l'HAS, les patients, les victimes...

 

Le dialogue tourne un peu en boucle, je commence à comprendre que ce débat n'en est pas un surtout lorsqu'on nous "rappelle" que le corps médical subit, lui aussi, des traumatismes en cas de refus de la patiente du protocole approprié et que les suites prévisibles amènent des conséquences médicales importantes. 

 

Heureusement, le sujet des relations humaines arrive et Dr. S. insiste sur la nécessité d'arrêter de prendre les patients pour des imbéciles. Selon ses propos et face à la détresse des patients, il est urgent et nécessaire de faire face aux situations avec empathie et sympathie. Il donne l'exemple de ces deux phrases comme si la solution était déjà toute trouvée : " je suis désolé de ce qu'il vous arrive et je comprends ce que vous ressentez."

Ce que je perçois comme un éclair de lucidité sera finalement de courte durée. Au nom de ses confrères déstabilisés par "Le livre noir de la gynécologie", Dr. S. annonce le risque de faire de l'obstétrique une spécialité désertée ! Selon lui, cette inertie va monter en puissance et de plus en plus de médecins vont avoir peur d'engager leur responsabilité. 

La fin de son discours me met particulièrement mal à l'aise lorsqu'il explique ne pas donner beaucoup de crédit aux témoignages présents dans le livre de Mélanie Déchalotte. Il met en parallèle le principe même du témoignage avec la biographie de Ponce Pilate. (Je crois rêver !) Selon lui, il s'agit d'abord de l'interprétation des patientes : "les témoignages sont une part de vérité, mais ce n'est qu'une part de vérité !"  

La pilule est dure à avaler, je sens la journaliste impatiente, la parole lui est bientôt donnée. Deux citations précèderont la fin de l'intervention du Dr. S. et les applaudissements de l'audience, je vous laisse les apprécier : "Une vieille règle veut que, quand trop de gens se lavent les mains, il y a un doute." &

"Quand un seul est coupable de tout, tous sont coupables d'une manière ou d'une autre."

 

Mélanie Déchalotte se lève et ses mots tapent du poing sur la table. Le problème est bien là, devant nous, la parole des femmes n'est pas "entendable" pour la majeure partie des chefs de service en gynécologie et obstétrique ! La journaliste admet le fait que certains gynécologues puissent se sentir attaqués par la parution de son livre. Mais les chiffres officiels sont là : en France, 8 accouchements sur 10 sont réalisés par des sages-femmes. Donc, de toute évidence, "Le livre noir de la gynécologie" ne concerne pas que les gynécologues mais bien toutes les professions qui gravitent autour de la naissance. 

Elle rappelle que son but est de dénoncer les pratiques actuelles en mettant un coup de projecteur sur les conséquences catastrophiques - sur la santé physique et psychologique des femmes - que peuvent avoir certains actes considérés comme "bénins"

Elle redonne valeur et véracité aux témoignages qu'elle a répertoriés en expliquant que ce n'est pas "uniquement" la parole des femmes qu'elle a entendue, mais aussi celle des couples et des hommes qui ont osé briser le tabou en racontant les situations dont ils ont été témoins. Je la cite : "J'ai donné la parole aux femmes et aux hommes car c'est cette parole là qui doit être entendue. Il est primordial que les victimes s'expriment. Ce ne sont pas les soignants qui sont victimes. Ce qui compte, c'est qu'on entende la parole de ces femmes. N'oublions pas que dans toutes les affaires de violence, c'est la parole des victimes qui apporte la réalité. Je le redis, c'est une bonne chose de libérer cette parole. Mon livre n'est pas là pour dire aux femmes d'arrêter d'aller voir les gynécos. Les soignants ont besoin des usagers et les usagers ont besoin des soignants, ça, personne n'en doute !"

La journaliste conclut sa prise de parole en affirmant que ce n'est pas son livre qui va faire du tort à la profession de gynécologue-obstétricien, mais bien le fait que certains représentants du milieu médical réfutent cette parole. Elle souligne d'ailleurs avec justesse que c'est "en restant dans cette stratégie défensive et de déni que la méfiance des femmes va augmenter."

 

S'en est suivi un échange constructif sur l'importance de la relation "soignant-soigné" où les deux protagonistes du débat se sont mis d'accord sur la nécessité de faire évoluer la nature du dialogue entre le personnel médical et les patients. Mélanie Déchalotte rappelle qu'en anglais, il existe deux mots distincts pour parler du "soin" : le mot "cure" qui parle de la technique de l'acte médical ; et le mot "care" qui évoque le fait de prendre soin de la personne. Situation bien différente pour la langue française où il n'existe qu'un seul mot pour parler de l'ensemble du "soin".

Le Dr. S. est formel : "En France, les soignants sont formés à l'acte technique, pas à l'empathie !"  Les réactions de l'audience ne se font pas attendre et le personnel médical est sans équivoque : pour que les pratiques évoluent, il faut arrêter de sélectionner uniquement les futurs médecins sur leurs capacités à intégrer/restituer des connaissances et laisser place aux qualités et capacités humaines. Une femme du fond de la salle s'exclame : "c'est évident ! on en fait des ingénieurs, pas des bons médecins !"

 

Ces mots sur la nécessité de ramener l'humain et les relations humaines au centre du processus de la naissance et de l'accouchement annonceront la fin de la discussion entre le Dr. S. et la journaliste Mélanie Déchalotte pour laisser place au débat et aux questions de l'audience. 

S'en suivront plusieurs interventions de sages-femmes et gynécologues qui feront part de la réelle souffrance des soignants et de la complexité de la médecine. On enfonce des portes ouvertes...

 

Pour ma part, et après plus de 2H30 de conférence, j'en ressors avec le fort sentiment d'être passé "à coté du débat". J'ai assisté à beaucoup de condescendance de la part des médecins et du personnel médical présent. Sans parler des réflexions grossières, misogynes et déplacées entendues dans l'auditoire...Cette conférence n'a pas été facile à vivre, j'ai la forte impression que Mélanie Déchalotte a été prise de haut et que le débat n'en fut pas un.

 

En tant qu'accompagnante à la naissance, et après avoir passé trois jours la semaine dernière avec le Dr. Michel Odent et Liliana Lammers pour le Paramana Doula, je suis outrée et interloquée qu'on ait pu nous parler "d'accouchement" pendant plus de deux heures, sans qu'une seule fois, les mots "physiologie", "rythme biologique" ou "intimité"  n'aient été prononcés. 

 

Car elle est bien là, la solution, pour moi et pour tous ceux qui donnent crédit au "savoir du corps féminin" : respecter la physiologie de la naissance, respecter le rythme naturel du corps de la femme et du processus d'enfantement, c'est déjà respecter la patiente dans son statut de "femme enceinte" et de "femme en travail".  Redonner de l'importance au "patient-expert", au patient qui "sait", serait déjà un point de départ tout à fait honorable pour prendre conscience des enjeux multiples liés à la naissance dans notre société. 

 

 

Texte écrit par Élodie Cussigh, fondatrice de Doula Mama. 

Crédits photo : @fem.moon

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Commentaires : 2
  • #1

    Claire (samedi, 11 novembre 2017 00:52)

    Bravo et merci pour cette synthèse!! Vivement que la conscience médicale se réveille car tous, citoyens et professionnels de santé devrions nous unir dans le même but à savoir inventer une médecine bienveillance qui accompagne et soigne sans traumatiser, ni gâcher des Vies. Je vous remercie d'y contribuer!!

  • #2

    Élodie - Doula Mama (mardi, 14 novembre 2017 17:00)

    Merci beaucoup Claire pour votre message :) Oui, il est grand temps, mais fort heureusement, ça commence à bouger ! à bientôt !

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